1916 |
Le Social-Démocrate n°56, 6 novembre 1916. Conforme au texte du journal. Source : Œuvres, t. XXII, pp. 137-146. |
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Des pourparlers sont d'ores et déjà engagés, entre la Russie et l'Allemagne, au sujet d'une paix séparée. Ces pourparlers sont officiels, et les deux puissances sont déjà d'accord sur les grandes lignes.
Telle est l'information qu'a publiée récemment un journal socialiste de Berne, sur la foi de renseignements en sa possession. Et quand l'ambassade de Russie à Berne s'est hâtée de publier un démenti officiel, et que les chauvins français ont attribué la propagation de ces rumeurs aux « sales machinations des Boches », le journal socialiste a refusé d'accorder la moindre créance au démenti et a confirmé son information en signalant, par surcroît, la présence actuelle en Suisse d'« hommes d’État » allemand (Bülow) et russes (Sturmer, Giers et un diplomate arrivé d'Espagne), et en indiquant que les milieux commerciaux suisses disposaient de semblables renseignements positifs provenant des milieux commerciaux de Russie.
Bien entendu, il peut y avoir tout aussi bien tromperie de la part de la Russie, laquelle ne peut avouer qu'elle mène des pourparlers en vue d'une paix séparée, que de la part de l'Allemagne qui ne peut manquer d'essayer de brouiller la Russie avec l'Angleterre, – que les pourparlers aient lieu ou non et quel qu'en soit le résultat.
Pour tirer au clair la question de la paix séparée, nous devons partir, non pas des rumeurs et des informations, pratiquement incontrôlables, sur ce qui se passe actuellement en Suisse, mais de faits irréfutablement établis, empruntés à la politique de ces dernières dizaines d'années : Messieurs Plékhanov, Tchkhenkéli, Potressov et Cie, qui jouent maintenant le rôle de laquais ou de bouffons déguisés en marxistes auprès de Pourichkévitch et de Milioukov, auront beau faire des pieds et des mains pour démontrer la « culpabilité de l'Allemagne » et le « caractère défensif » de la guerre du côté de la Russie, les ouvriers conscients n'ont jamais écouté et n'écoutent pas ces pitres. La guerre est le résultat des rapports impérialistes entre les grandes puissances, c'est-à-dire de la lutte pour le partage du butin, pour savoir qui dévorera telles ou telles colonies, tels ou tels petits États; et, en premier lieu, nous avons affaire à deux conflits dans cette guerre. Le premier, entre l'Angleterre et l'Allemagne. Le second, entre l'Allemagne et la Russie. Ces trois grandes puissances, ces trois grands bandits de grand chemin, sont les principaux compétiteurs de la guerre actuelle; les autres sont des alliés sans indépendance.
Les deux conflits ont été préparés par toute la politique de ces puissances pendant les quelques dizaines d'années qui ont précédé la guerre. L'Angleterre fait la guerre pour piller les colonies de l'Allemagne et ruiner son principal concurrent, qui l'a battue impitoyablement par la supériorité de sa technique, de son organisation, de son énergie commerciale; il l'a battue et défaite de telle façon que, sans la guerre, l'Angleterre ne pouvait pas maintenir son hégémonie mondiale. L'Allemagne fait la guerre parce que ses capitalistes se considèrent – et fort justement – comme ayant le droit bourgeois « sacro-saint » à la primauté mondiale dans le pillage des colonies et des pays dépendants; elle se bat, notamment, pour assujettir les pays balkaniques et la Turquie. La Russie fait la guerre pour la Galicie, qu'elle a particulièrement besoin de posséder pour étouffer le peuple ukrainien (en dehors de la Galicie, celui-ci n'a pas et ne peut avoir de refuge pour sa liberté, relative bien entendu), pour l'Arménie et pour Constantinople; et puis aussi pour asservir les pays balkaniques.
À côté du conflit entre les « intérêts » de rapine de la Russie et de l'Allemagne, il existe un conflit non moins profond – sinon plus – entre la Russie et l'Angleterre. La tâche de la politique impérialiste de la Russie, déterminée par la rivalité séculaire et les rapports internationaux objectifs des grandes puissances, peut s'exprimer brièvement ainsi : avec l'aide de l'Angleterre et de la France, défaire l'Allemagne en Europe, afin de piller l'Autriche (en lui enlevant la Galicie) et la Turquie (en lui enlevant l'Arménie et surtout Constantinople). Et ensuite, avec l'aide du Japon et de cette même Allemagne, battre l'Angleterre en Asie, afin de lui enlever toute la Perse, de consommer le partage de la Chine, etc.
Le tsarisme cherche depuis des siècles à conquérir Constantinople et une partie de plus en plus grande de l'Asie, en orientant systématiquement sa politique dans ce sens et en utilisant à cet effet toutes les oppositions d'intérêts et tous les conflits qui peuvent intervenir entre les grandes puissances. L'Angleterre s'est opposée à ces efforts plus longtemps, plus obstinément et plus fortement que l'Allemagne. À partir de 1878, lorsque les troupes russes approchèrent de Constantinople et que la flotte anglaise parut devant les Dardanelles en menaçant de tirer sur les Russes dès qu'ils se montreraient à « Tsargrad (Constantinople – N.R.) », jusqu'en 1885, lorsque la Russie fut à deux doigts d'une guerre avec l'Angleterre pour le partage du butin en Asie centrale (l'Afghanistan; en s'enfonçant au cœur de l'Asie centrale, les troupes russes menaçaient la domination anglaise dans l'Inde), et jusqu'en 1902, lorsque l'Angleterre conclut une alliance avec le Japon en préparant la guerre de ce pays contre la Russie, – pendant toute cette longue période l'Angleterre fut le plus puissant adversaire de la politique de brigandage de la Russie, parce que la Russie menaçait de ruiner la domination de l'Angleterre sur maints autres peuples.
Et maintenant ? Voyez ce qui se passe dans la guerre actuelle. Il est intolérable d'entendre des « socialistes », qui ont trahi le prolétariat pour passer à la bourgeoisie, venir nous parler de la « défense de la patrie » du côté de la Russie dans la guerre en cours, ou bien du « salut du pays » (Tchkhéidzé). Il est intolérable d'entendre le suave Kautsky, avec ses congénères, parler d'une paix démocratique, comme si cette paix pouvait être conclue par les gouvernements actuels, et en général par des gouvernements bourgeois. Car, en fait, ces gouvernements sont pris dans le réseau des traités secrets qu'ils ont conclus entre eux, avec leurs alliés et contre leurs alliés, et dont la teneur n'est pas un effet du hasard, n'est pas seulement déterminée par la « mauvaise volonté », mais dépend de toute la marche et du développement de la politique extérieure impérialiste. Les « socialistes » qui jettent de la poudre aux yeux et troublent les esprits des ouvriers par des platitudes sur de belles choses en général (la défense de la patrie, la paix démocratique). sans dénoncer les traités secrets conclus par leurs gouvernements au sujet du pillage d'autres pays – ces « socialistes »-là trahissent complètement le socialisme.
Les gouvernements allemand, anglais ou russe ont tout intérêt à voir prononcer, dans les camps socialistes, des discours sur une bonne petite paix, car, en premier lieu, on fait croire ainsi à la possibilité d'une paix de ce genre sous les gouvernements actuels, et, en second lieu, on détourne l'attention de la politique de brigandage de ces mêmes gouvernements.
La guerre est la continuation de la politique. Et la politique « continue » elle aussi pendant la guerre ! L'Allemagne a des traités secrets avec la Bulgarie et l'Autriche sur le partage du butin, et elle continue à mener des pourparlers dans ce sens. La Russie a des traités secrets avec l'Angleterre, la France, etc., et ils traitent tous de brigandage et de pillage, du pillage des colonies de l'Allemagne, du pillage de l'Autriche, du partage de la Turquie, etc.
Le « socialiste », qui, dans ces conditions, parle aux peuples et aux gouvernements d'une bonne petite paix ressemble tout à fait à ce curé qui, ayant devant lui dans l'église, aux places d'honneur, la tenancière d'une maison de tolérance et le commissaire de police, qui opèrent de connivence, leur « prêche » ainsi qu'au peuple l'amour du prochain et l'observance des commandements de la religion chrétienne.
Entre la Russie et l'Angleterre, il existe sans aucun doute un traité secret au sujet notamment de Constantinople. On sait que la Russie espère obtenir cette ville et que l'Angleterre ne veut pas la lui céder; si elle y consent, elle s'efforcera ensuite de la reprendre ou bien elle mettra à cette « concession » des conditions onéreuses pour la Russie. Le texte du traité secret est inconnu, mais on sait, sans l'ombre d'un doute, que la lutte entre l'Angleterre et la Russie se déroule précisément, en ce moment même, autour de cette question. On .sait également que la Russie et le Japon, en complément de leurs traités précédents (par exemple, au traité de 1910, qui accordait au Japon le droit de « dévorer » la Corée, tandis que la Russie pourrait dévorer la Mongolie), ont conclu au cours même de la guerre actuelle un nouveau traité secret, qui n'est pas seulement dirigé contre la Chine, mais aussi, dans une certaine mesure, contre l'Angleterre. C'est indubitable, bien que le texte du traité n'ait pas été divulgué. Le Japon a battu la Russie en 1904-1905 avec l'aide de l'Angleterre, et maintenant il se prépare prudemment à pouvoir battre l'Angleterre avec l'aide de la Russie.
Dans les « sphères dirigeantes » de la Russie – dans la bande des courtisans de Nicolas-le-Sanglant, la noblesse, l'armée, etc., – il existe un parti germanophile. En Allemagne, on assiste depuis quelque temps à un changement de front radical de la bourgeoisie (et avec elle des social-chauvins), qui devient russophile, qui recherche une paix séparée avec la Russie, afin de l'amadouer et de s'abattre de toutes ses forces sur l'Angleterre. Du côté de l'Allemagne, ce plan est clair et ne soulève aucun doute. Du côté de la Russie, voici ce qu'il en est : le tsarisme préférerait, évidemment, commencer par battre l'Allemagne à plate couture pour « s'emparer » du plus grand nombre possible de territoires, de toute la Galicie, de toute la Pologne, de toute l'Arménie, de Constantinople, et pour « achever » l'Autriche, etc. Il serait alors plus commode, avec l'aide du Japon, de se retourner contre l'Angleterre. Mais les forces, sans doute, lui font défaut. C'est là le point grave.
Quand l'ex-socialiste M. Plékhanov présente les choses comme si les réactionnaires russes voulaient en général la paix avec l'Allemagne, tandis que la « bourgeoisie progressive » veut la destruction du « militarisme prussien » et l'amitié avec l'Angleterre « démocratique », c'est là un conte pour enfants, adapté au niveau des apprentis en politique. En fait, et le tsarisme, et tous les réactionnaires de Russie, et toute la bourgeoisie « progressive » (les octobristes1] et les cadets2]), ne veulent qu'une chose : piller l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie en Europe, et battre l'Angleterre en Asie (lui enlever toute la Perse, toute la Mongolie, tout le Tibet, etc.), Le seul objet de la querelle entre ces « chers amis » est de savoir quand et comment la lutte actuellement menée contre l'Allemagne pourra devenir une lutte contre l'Angleterre. Il ne s'agit que de cela, du quand et du comment !
Or, la solution de cette question, la seule qui fasse l'objet du différend entre les chers amis, dépend de considérations diplomatiques et militaires que le gouvernement tsariste est seul à connaître dans leur totalité, alors que les Milioukov et les Goutchkov n'en connaissent que le quart.
Arracher toute la Pologne à l'Allemagne et à l'Autriche ! Le tsarisme est pour, mais en aura-t-il la force ? Et l'Angleterre le permettra-t-elle ?
Arracher Constantinople et les détroits ! Porter le coup de grâce à l'Autriche et la démembrer ! Le tsarisme ne demande pas mieux. Mais en aura-t-il la force ? Et l'Angleterre le permettra-t-elle ?
Le tsarisme sait exactement combien de millions de soldats ont déjà été sacrifiés, et combien on peut encore en prélever sur la population, combien de projectiles on dépense et de combien on pourrait augmenter cette quantité (dans le cas d'une guerre avec la Chine, qui menace déjà et qui pourrait fort bien éclater, le Japon ne fournirait plus de munitions !). Le tsarisme sait comment se sont déroulés et comment se déroulent actuellement les pourparlers secrets avec l’Angleterre au sujet de Constantinople, au sujet de l'importance des forces anglaises stationnées à Salonique, en Mésopotamie et ailleurs. Le tsarisme sait tout cela, il a toutes les cartes en mains et il calcule avec précision – dans la mesure où il peut être question d'une connaissance précise dans un domaine où le doute, l'incertitude, la « chance des armes » jouent un rôle aussi considérable.
Quant aux Milioukov et aux Goutchkov, moins ils en savent, et plus ils jettent de paroles à tous les vents. Et pour ce qui est des Plékhanov, des Tchkhenkéli et des Potressov, qui ignorent absolument tout des transactions secrètes du tsarisme, qui oublient même ce qu'ils ont su autrefois, qui n'étudient pas ce que l'on peut apprendre par la presse étrangère, qui ne s'intéressent pas au cours de la politique extérieure du tsarisme avant la guerre, qui ne suivent pas le cours de cette politique pendant la guerre, ils ne peuvent de ce fait que jouer le rôle de jocrisses socialistes.
Si le tsarisme a acquis la conviction que, même avec tout le concours de la société libérale, avec tout le zèle des comités des industries de guerre, avec toute l'aide qu'apportent à la noble entreprise de multiplications des munitions messieurs les Plékhanov, les Gvozdev, les Potressov, les Boulkine, les Tchirkine, les Tchkhéidzé (le « salut du pays», ne riez pas !), les Kropotkine et autre valetaille – que même avec tout cela, et dans l'état actuel des forces militaires (ou de l'impuissance militaire) de tous les alliés qui pouvaient être et qui ont été entraînés dans la guerre, il n'est pas possible d'arriver à de meilleurs résultats et de vaincre l'Allemagne d'une façon plus décisive, ou bien cela coûterait-vraiment trop cher (par exemple, il y faudrait encore perdre dix millions de soldats russes, ce qui exigerait encore tant de milliards et tant d'années pour leur mobilisation, leur instruction et leur équipement), – alors le tsarisme ne peut pas ne pas rechercher une paix séparée avec l'Allemagne.
Si « nous » désirons attraper de trop gros avantages en Europe, « nous » risquons d'annihiler définitivement « nos » ressources militaires, de n'obtenir presque rien en Europe et de perdre la possibilité d'obtenir « ce qui nous revient » en Asie: ainsi raisonne le tsarisme, et son raisonnement est juste du point de vue des intérêts impérialistes. Plus juste que celui des bavards bourgeois et opportunistes, les Milioukov, les Plékhanov, les Goutchkov, les Potressov.
Si l'on ne peut rien arracher de plus en Europe, même après l'annexion de la Roumanie et de la Grèce (à laquelle « nous » avons pris tout ce que nous pouvions), prenons alors ce que nous pouvons ! L'Angleterre, en ce moment, ne peut rien « nous » donner. L'Allemagne nous restituera peut-être la Courlande et une partie de la Pologne, et sûrement la Galicie orientale — ce qui est particulièrement important pour « nous », en vue d'étouffer le mouvement ukrainien, l'aspiration à la liberté et à sa langue nationale d'un peuple de nombreux millions d'hommes qui, au point de vue historique, était plongé jusqu'à présent dans le sommeil, — ainsi, sans doute, que l'Arménie turque. En prenant cela maintenant, nous pouvons sortir de la guerre fortifiés et alors, demain, avec l'aide du Japon et de l'Allemagne, à condition de pratiquer une politique astucieuse et de continuer à bénéficier du concours des Milioukov, des Plékhanov, des Potressov pour le « salut » de la « patrie » bien-aimée, nous obtiendrons, en tournant nos armes contre l'Angleterre, un bon morceau de l'Asie (toute la Perse et le golfe Persique avec un libre débouché sur l'océan, autre chose que Constantinople qui ne débouche que dans la Méditerranée, et encore à travers les îles que l'Angleterre peut facilement saisir et fortifier, en « nous » privant ainsi de toute sortie en pleine mer), etc.
Voilà comment raisonne le tsarisme, et nous répétons qu'il raisonne juste, non seulement du point de vue étroitement monarchique, mais du point de vue général de l'impérialisme; il sait davantage et voit plus loin que les libéraux et les Plékhanov avec les Potressov.
Il est donc très possible que demain ou après-demain, au réveil, nous puissions lire un manifeste des trois monarques : « Attentifs à la voix de nos peuples bien-aimés, nous avons résolu de leur accorder les bienfaits de la paix, d'établir un armistice et de réunir un congrès européen de la paix. » Les trois monarques pourraient même se livrer, ce faisant, à une plaisanterie assez piquante, en reprenant quelques lambeaux de phrases de Vandervelde, de Plékhanov, de Kautsky : nous « promettons », voyez-vous – les promesses sont la seule chose qui ne soit pas chère même lorsque le coût de la vie atteint un niveau peu commun – d'envisager la réduction des armements et la paix « perpétuelle », etc. Vandervelde, Plékhanov et Kautsky s'empresseront servilement d'organiser leur congrès « de socialistes » dans la ville même où se tiendra le congrès de la paix; on déversera dans toutes les langues un flot interminable de pieux souhaits, de phrases à l'eau de rose, de déclarations sur la nécessité de « défendre la patrie ». Ce sera vraiment un cadre rêvé pour dissimuler le passage de l'alliance impérialiste anglo-russe contre l'Allemagne à son pendant, l'alliance impérialiste germano-russe contre l'Angleterre !
La guerre actuelle se terminera-t-elle de cette manière dans un très proche avenir ? Ou bien la Russie « persistera »-t-elle dans son effort pour vaincre l'Allemagne et piller l'Autriche un peu plus longtemps ? Les pourparlers au sujet d'une paix séparée joueront-ils le rôle d'un habile chantage (le tsarisme montrera à l'Angleterre un projet de traité avec l'Allemagne, déjà tout préparé, et dira : tant de milliards de roubles en espèces trébuchantes et telles et telles petites concessions ou garanties; sans quoi, je signe ce traité dès demain) ? En tout cas, la guerre impérialiste ne peut se terminer par aucune paix qui ne soit impérialiste, à moins que cette guerre ne se transforme en une guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie et pour le socialisme. En tout cas, abstraction faite de cette dernière issue, la guerre impérialiste amènera le renforcement de telle ou telle des trois plus grandes puissances impérialistes, de l'Angleterre ou de l'Allemagne ou de la Russie, aux dépens des faibles (Serbie, Turquie, Belgique, etc.); en outre, il est tout à fait possible que les trois brigands sortent renforcés de la guerre quand ils se seront partagé le butin (les colonies, la Belgique, la Serbie, l'Arménie), et toute la question sera seulement de savoir dans quelles proportions partager ce butin.
En tout cas, ce qui est inévitable, indubitable et certain, c'est que seront dupés et mystifiés aussi bien les social-chauvins intégraux et déclarés, c'est-à-dire les individus qui admettent délibérément la « défense de la patrie » dans la guerre actuelle, que les social-chauvins camouflés et indécis, c'est-à-dire les kautskistes qui prêchent la « paix » en général, « sans vainqueurs ni vaincus », etc. Toute paix conclue par les gouvernements bourgeois qui ont déclenché cette guerre, ou par d'autres gouvernements tout aussi bourgeois, montrera clairement à tous les peuples le rôle de valets de l'impérialisme qu'auront joué ces socialistes, les uns comme les autres.
Quelle que soit l'issue de cette guerre, ceux-là auront eu raison qui disaient que l'unique façon socialiste d'en sortir était la guerre civile du prolétariat pour le socialisme. Ce seront les social-démocrates russes, qui disaient que la défaite du tsarisme, son écrasement militaire complet, était « en tout cas » le moindre mal. Car l'histoire ne piétine jamais sur place, elle va de l'avant aussi dans la guerre actuelle; et si le prolétariat d'Europe ne se montre pas capable d'avancer maintenant vers le socialisme, s'il ne parvient pas à secouer le joug des social-chauvins et des kautskistes au cours de la première grande guerre impérialiste, l'Europe orientale et l'Asie ne pourront avancer à pas de géant vers la démocratie qu'à la condition d'une défaite militaire complète du tsarisme qui perdrait toute possibilité de pratiquer une politique impérialiste de type semi-féodal.
La guerre tuera et achèvera tout ce qui est faible, y compris le social-chauvinisme et le kautskisme. La paix impérialiste rendra ces faiblesses encore plus évidentes, plus honteuses, plus écœurantes.
Notes de l'éditeur
| 1 | Lénine qualifiait ce mot d'ordre d'« octobriste », comme correspondant par son caractère à la position du parti contre-révolutionnaire des octobristes. Les « Octobristes » ou « Union du 17 octobre » étaient un parti contre-révolutionnaire de la grande bourgeoisie commerçante et industrielle et des gros propriétaires fonciers gérant leur domaine en capitalistes ; ce parti se constitua en novembre 1905. Reconnaissant en paroles le manifeste tsariste du 17 octobre, les octobristes soutenaient sans réserve la politique intérieure et extérieure du gouvernement tsariste. Leurs chefs étaient le gros industriel A. Goutchkov et le gros propriétaire foncier M. Rodzianko. |
| 2 | Cadets : parti constitutionnel-démocrate, le principal parti de la bourgeoisie impérialiste en Russie, formé en octobre 1905. Sous le couvert d'un faux démocratisme et sous l'enseigne de parti de « la liberté populaire », les cadets s'efforçaient d'attirer la paysannerie. Ils voulaient maintenir le tsarisme sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Après la victoire de la Révolution, les cadets organisèrent des complots contre la République des Soviets. |