1917

Pravda n° 72, 16 (3) juin 1917 Conforme au texte du journal.

Source : Œuvres, t. XXIV, pp. 588-590.

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Lénine

Œuvres

Le bolchévisme et la « désagrégation » de l’Armée

16 juin 1917

Tout le monde réclame à cor et à cri un « pouvoir fort ». Le salut est dans la dictature, dans une « discipline de fer », dans la contrainte au silence et à l'obéissance de tous les insubordonnés « de droite » et « de gauche ». Nous savons qui l'on veut faire taire. Les gens de la droite ne crient pas, ils travaillent. Les uns au ministère, les autres dans les fabriques, par la menace des lock-out, par les ordres de dissolution de régiments, par la menace du bagne. Les Konovalov et les Térechtchenko, aidés par les Kérenski et les Skobélev, travaillent dans leur intérêt d'une façon organisée. Il n'est pas nécessaire de les contraindre au silence...

Nous n'avons à notre disposition que la parole.

Et c'est cette parole qu'on veut nous retirer...

On interdit la Pravda sur le front. Les services de distribution de Kiev ont décidé de ne pas diffuser la Pravda. « L'Union des zemstvos » ne vend pas la Pravda dans ses kiosques. Et l'on nous promet enfin « une lutte systématique contre la propagande du léninisme »... (Izvestia du Soviet des députés ouvriers et soldats.) Mais en revanche, on porte à notre compte toute protestation spontanée, tout excès, où qu'il se produise.

C'est aussi une façon de combattre le bolchévisme.

Elle a fait ses preuves.

N'ayant pas la possibilité de recevoir des directives claires, sentant d'instinct la fausseté et le caractère insatisfaisant de l'attitude des chefs officiels de la démocratie, les masses sont contraintes de chercher leur chemin elles-mêmes à tâtons...

Résultat : sous le drapeau du bolchévisme viennent se grouper le mécontent, le révolutionnaire conscient, le combattant indigné qui a la nostalgie de sa chaumière, et ne voit pas la fin de la guerre, et parfois simplement l'homme qui craint pour sa peau...

Là où le bolchévisme a la possibilité de se montrer au grand jour, il n'y a pas de désorganisation.

Là où il n'y a pas de bolchéviks, ou bien là où la parole leur est refusée, des excès se produisent, la désagrégation se fait sentir, de faux bolchéviks font leur apparition...

Et c'est précisément ce qu'il faut à nos ennemis.

Il leur faut un prétexte pour dire : « Les bolchéviks désagrègent l'armée », et pour fermer ensuite la bouche aux bolchéviks.

Afin de dresser une fois pour toutes une barrière entre nous et les calomnies de nos « ennemis », entre nous et les déformations les plus absurdes du bolchévisme, nous citerons la fin d'une proclamation diffusée à la veille du Congrès de Russie par un de nos délégués aux armées.

La voici :

Camarades ! Vous devez dire votre mot.

Pas d'accord avec la bourgeoisie !

Tout le pouvoir au Soviet des députés ouvriers et soldats !

Ce qui ne veut pas dire qu'il faille rompre tout de suite avec le gouvernement actuel et le renverser. Tant qu'il est suivi de la majorité du peuple, persuadée que cinq socialistes réussiront à l'emporter sur les autres ministres, nous ne pouvons pas diviser nos propres forces par des mutineries isolées.

Jamais !

Ménagez vos forces ! Réunissez des meetings ! Adoptez des résolutions ! Exigez le passage de la totalité du pouvoir au Soviet des députés ouvriers et soldats ! Persuadez ceux qui ne sont pas d'accord avec vous ! Adressez-moi votre résolution à Pétrograd, au congrès, au nom de votre régiment, pour que je puisse y faire entendre votre voix !

Mais méfiez-vous des provocateurs qui tenteront de vous inciter au nom des bolchéviks à des désordres et des mutineries, afin de mieux cacher leur propre ! Sachez que s'ils marchent avec vous maintenant, ils vous livreront à l'ancien régime à la première minute du danger.

Les vrais bolchéviks ne vous appellent pas à l'émeute, mais à la lutte révolutionnaire consciente.

Camarades ! Le Congrès de Russie élira des représentants, auxquels le Gouvernement provisoire rendra des comptes en attendant la convocation de l'Assemblée constituante.

Camarades ! J'exigerai à ce congrès :

  1. Le passage de la totalité du pouvoir au Soviet des députés ouvriers et soldats.

  2. L'envoi immédiat de propositions de paix en faveur d'une paix sans annexions ni contributions, adressées au nom du peuple aux peuples et aux gouvernements de toutes les puissances belligérantes, alliées ou ennemies. Qu'un gouvernement essaie ensuite de repousser cette proposition, et il sera renversé par son propre peuple.

  3. La saisie, au profit de l’État, des fonds de ceux qui se sont enrichis par la guerre, en d'autres termes la confiscation des bénéfices de guerre des capitalistes.

Camarades ! C'est seulement par le passage du pouvoir à la démocratie en Russie, en Allemagne et en France, par le renversement des gouvernements bourgeois dans tous les pays, que la guerre peut prendre fin.

Notre révolution a marqué le début de cette action : notre tache consiste à donner une nouvelle impulsion à la révolution mondiale en faisant adresser par un gouvernement populaire de la Russie, investi de tout le pouvoir, une proposition de paix à tous les gouvernements d'Europe, et en renforçant l'alliance avec la démocratie révolutionnaire d'Europe occidentale.

Malheur ensuite au gouvernement bourgeois qui voudra malgré tout continuer la guerre !

Unis à son peuple, nous lui ferons la guerre révolutionnaire.

J'ai été élu au congrès qui va se réunir à Pétrograd pour dire tout cela en votre nom à notre gouvernement, à Pétrograd.

Signé : L'aspirant-officier Krylenko, membre du Comité de la XI° Armée, délégué du Comité central du Parti ouvrier social-démocrate (bolchévik) de Russie au congrès du groupe d'armées du Sud-Ouest.

Quiconque a pris la peine de lire les résolutions de notre Parti ne peut pas ne pas voir que le camarade Krylenko en a exprimé le fond avec une parfaite justesse.

Ce n'est pas aux troubles ni aux émeutes, mais à l'action révolutionnaire consciente que les bolchéviks appellent le prolétariat, les paysans pauvres et tous les travailleurs et les exploités.

Seul un pouvoir vraiment populaire, c'est-à-dire représentant la majorité du peuple, pourra s'engager dans la bonne voie, qui conduira l'humanité au renversement du joug capitaliste, à en finir avec les horreurs et les calamités de la guerre impérialiste, à une paix juste et durable.